Letter of Jean Vanier 2

Cher Amis,

Les hirondelles sont parties, oui elles sont parties! Le nid est vide. Ici à Orval, tous les jours, je venais voir ces trois ou quatre petites hirondelles dans leur nid. Au fur et à mesure que maman hirondelle les nourrissait avec son grand bec, ses petites grandissaient. Elles étaient de moins en moins à l’aise dans leur nid, entassées les unes sur les autres. Au moment venu, ces petites ont commencé à voler sans leçons de leurs parents, la nature est comme cela. Le vol de la liberté. Puis les hirondelles sont parties, le nid est vide et plus tard semble-t-il, elles vont partir pour le soleil de l’Afrique; elles reviendront le printemps prochain pour faire leurs nids à leur tour. C’est ainsi la vie. On naît, on grandit, on voyage, on bâtit sa maison, on est fécond, les petits s’en vont et puis on s’envole vers un ciel, un autre ciel.

C’est comme cela pour nous tous. L’an dernier, je vous parlais de l’envol vers Dieu, le 24 août, de Jacqueline d’Halluin. Cette année, c’était l’envol de mon frère Bernard, un an et demi plus âgé que moi. Il vivait au sud de Paris. J’aimais tellement aller le voir quand je le pouvais, hélas pas très souvent. C’est Laurence, sa fille que j’aime beaucoup, qui nous faisait alors la cuisine (des huitres et toujours un gigot d’agneau). Bernard et moi, quand nous étions jeunes, étions très proches. Nous dormions dans la même chambre et nous faisions plein de bêtises ensemble. Alors à Marcoussis, où Bernard vivait, nous parlions en riant de nos bêtises d’enfants. Cela nous faisait du bien. Il y avait comme une connivence entre nous. À 13 ans, je suis parti pour l’Ecole des officiers de marine en Angleterre. Par la suite, nos routes ne se sont pas beaucoup croisées mais nos rencontres étaient toujours joyeuses. Son départ m’a touché. J’ai perdu un frère qui était aussi un ami. Merci à tous ceux qui m’ont écrit des mots de sympathie à l’occasion de son décès.

C’est le cycle de la vie: nous sommes programmés pour grandir mais aussi pour s’affaiblir et puis pour mourir.

Il y a aussi l’évolution de l’humanité et de l’univers – ce que les hirondelles n’ont pas! En effet, leur espèce ne semble pas beaucoup évoluer. Les premiers hommes et femmes, qui semble-t-il, sont nés en Afrique il y a des millions d’années, se sont répandus à travers la terre et se sont constitués en groupes, en clans, en tribus avec leurs cultures, leurs traditions. Il y avait des conflits à l’intérieur des tribus et entre les tribus; il y avait des meurtres et il y avait des guerres. Ces êtres humains, hommes et femmes, ont progressé, ils ont découvert plein de choses, ils ont grandi en connaissance et parfois en sagesse. Ils étaient incapables de rester enfermés dans la finitude. Il y a dans le cœur humain et dans l’intelligence humaine, un désir de s’ouvrir vers l’universel, l’universel horizontal mais aussi l’universel vertical. Une recherche pour le sens, la source et la fin de la vie. Oui, il y a eu cette extraordinaire évolution de l’humanité en maturité plus grande et parfois en déchéance à travers des millions et des millions d’années. Chaque génération découvrait des choses nouvelles. Cette évolution a été belle et profonde mais aussi douloureuse. Les armes en bois sont devenues des armes nucléaires aujourd’hui.

La relation entre les êtres humains s’est transformée, elle a mûri, elle évolue vers plus de douceur et de tendresse, vers un accueil mutuel les uns des autres et parallèlement, on observe des formes nouvelles de violence. Les liens qui unissaient les gens les uns aux autres, ont été affaiblis par un désir de liberté personnelle et individuelle. L’évolution est belle et douloureuse.

Il y a aussi l’évolution de L’Arche. C’est vrai que j’ai été le premier à accueillir deux personnes, Raphael et Philippe venant d’une institution où ils souffraient, pour vivre avec elles et créer une nouvelle forme de communauté. Cela m’a pris du temps pour me considérer comme fondateur car je ne savais pas où j’allais ni comment L’Arche pourrait ou devrait se développer. Aujourd’hui, 46 ans après, je peux dire que je suis le plus heureux des fondateurs! Je n’ai plus de responsabilité dans l’organisation de L’Arche, Jean-Christophe et Christine sont au gouvernail de l’ensemble de nos communautés. Je suis émerveillé de leur sagesse, de leur façon de conduire l’ensemble. Je suis dans l’action de grâce pour eux et pour tous les autres responsables qui portent la vie internationale, la vie des communautés, comme je suis dans l’action de grâce pour ceux et celles qui font partie de cette grande famille, qui veut être un signe d’une évolution vers la paix et vers l’unité du genre humain, non pas par la force mais par l’amour.

Je peux dire la même chose pour Foi et Lumière. Je ne suis plus dans une communauté de Foi et Lumière mais tout ce que j’entends de ces communautés me donne beaucoup de joie. Les plus faibles et les plus vulnérables continuent leur mission d’amour pour ouvrir les cœurs et pour donner une vision nouvelle de notre société. Une société où ce n’est pas la force et le pouvoir qui doivent dominer mais une vie d’amour pour chaque personne telle qu’elle est. J’encourage Marie-Hélène Mathieu à continuer à écrire son livre sur l’histoire de Foi et Lumière. Je peux vous assurer, ayant lu certaines parties, que ce sera un livre merveilleux!

Je suis profondément heureux avec ma vie, je ne voyage pas en dehors de la France (sauf pour venir à Orval!). C’est vrai que j’aurais tant aimé visiter Jacqueline Sanon et les communautés d’Haïti et d’autres communautés dans le monde. Mais, il fallait, je crois, que je cesse de prêcher la vie communautaire pour la vivre tout simplement dans mon foyer et ma communauté. Ne plus parler de la force et de la faiblesse qui habitent chaque personne mais les vivre dans mon propre corps quand mes jambes sont fatiguées et la tête embrouillée. Accueillir progressivement la faiblesse et non juste la subir; accueillir la réalité avec joie et savoir réagir avec sagesse car c’est dans la réalité qu’on trouve Dieu et le vrai bonheur.

À la fin du mois de juillet, j’ai donné ma démission comme Président du Conseil d’Administration de la Ferme. C’était un cadeau pour moi d’être un soutien pour Odile Ceyrac à la naissance de la nouvelle Ferme en 2000 puis, pour Veronika Ottrubay qui l’a suivie comme responsable en 2006. C’est Jean-Claude Mallet, un ami de longue date, qui a pris ma succession. J’en suis si heureux! Ma joie est de pouvoir continuer à y donner des retraites, de parler de l’Evangile et de Jésus présent dans les personnes les plus démunies et de la beauté cachée dans chaque personne quelles que soient ses faiblesses et ses difficultés. Mon rôle aujourd’hui c’est d’essayer de vivre et d’annoncer L’Arche par ma vie, par les petits gestes d’amour dans le quotidien, dans ce monde qui pour beaucoup apparaît si horriblement douloureux et violent, sans espérance apparente.

Je vous avoue que quand j’entends parler des atrocités en Irak, ce qui se passe en Israël et en Palestine, les situations en Haïti, au Pakistan et les feux en Russie, je réalise que mon rôle est de vivre le plus humainement, le plus amoureusement possible, et habiter dans la confiance comme le chante un psaume. Etty Hillesum me revient souvent. Alors qu’elle vivait en 1942 dans ce camp terrible pour des juifs destinés à mourir à Auschwitz et que l’Europe était dominée par le clan démoniaque d’Hitler, elle priait: « Oui mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t’en demande pas compte, c’est à toi au contraire, de nous appeler à rendre des comptes un jour. Il m’apparaît de plus en plus clairement, à chaque pulsation de mon cœur, que tu ne peux pas nous aider mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous ». Ce qui est important, dit-elle, c’est de demeurer dans les bras de Dieu.

J’aime ces paroles que nous prions aux complies chaque soir, « Dieu est notre refuge, Il nous protège et nous couvre de ses ailes ». Dans un monde où il y a tant de violence, de peur et d’insécurité, de désespoir nous pouvons avec tant d’autres créer des petits lieux de paix où nous nous aimons les uns les autres et où Dieu demeure. Etre un signe que l’amour est plus fort que la haine.

Pour créer ces lieux de paix, de douceur et de tendresse, il faut travailler sur soi-même, comme le disait le Patriarche de Constantinople, Athënagoras. « La guerre la plus dure est la guerre à mener contre soi-même. Il faut arriver à se désarmer. J’ai mené cette guerre pendant des années. Elle a été terrible, maintenant je suis désarmé de la volonté d’avoir raison. Le chemin de la paix est toujours un chemin d’humilité ».

Le mot qui vient et revient à mon esprit et mon cœur est « présence ». Etre présent à la réalité et aux autres, ne pas fuir dans l’imaginaire et dans des idées; vivre l’instant présent, ne pas s’échapper dans les rêves du futur, ou s’enfermer dans le passé. M’accepter comme je suis avec mes fragilités, mes difficultés et mes dons et m’ouvrir à la Présence de Dieu. C’est tout un programme pour l’année qui vient.

Je prie avec chacun de vous et je t’embrasse,

Jean

PS: Le livre « Notre Vie Ensemble » contenant toutes mes lettres aux communautés de 1964 à 2007, publié par Média Paul en français et les 4 DVD de St Jean tournés en Terre Sainte sont disponibles à la Ferme.

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