Lettre DeJean Vanier 1

Chers Amis,

J’aime ce temps de Noël. Dieu se fait chair; il devient petit pour nous apprendre à aimer et à être ouvert à ceux et celles qui souffrent et qui sont en difficultés. Dieu est certainement là dans notre monde mais il attend silencieusement que nous nous tournions vers lui et que nous l’appelions au secours. Dans le livre de l’Apocalypse nous lisons que le Seigneur se tient à la porte et frappe. Si quelqu’un entend et ouvre la porte il entrera pour manger avec lui. Manger avec quelqu’un dans la vision biblique c’est devenir son ami. Dieu veut faire de nous ses amis. Mais il n’y a pas d’amour, ni d’amitié sans liberté. Si nous refusons Dieu, il attend pour que nous ouvrions la porte. Dieu est prisonnier de notre liberté. Le Dieu de la compassion ne peut exercer sa compassion dans le monde sans passer par notre intelligence, notre sagesse, nos capacités et notre coeur. Il n’est pas le Dieu de la violence mais le Dieu qui invite et attend avec amour pour se donner à chacun. Le Dieu de la tendresse qui aime et nous aime, veut révéler à chacun de nous qu’on est important et précieux. Si souvent nous nous croyons importants parce que nous faisons de « grandes » choses, des choses admirables et reconnues. Il faut alors que nous soyons forts, courageux, compétents et que nous montrions combien nous sommes capables de faire de grandes choses. Mais ce Dieu de la compassion nous aime à un autre niveau beaucoup plus profond, dans nos faiblesses, notre vulnérabilité et notre petitesse. Le Dieu qui nous accueille nous prend dans ses bras et nous dit : « Je t’aime comme tu es ». Ainsi il nous relève pour que nous soyons tous instruments de sa justice, sa paix et son amour.

J’aime raconter l’histoire de ce petit garçon de onze ans qui avait une réelle difficulté intellectuelle et qui a dit à sa maman, qui pleurait à cause de lui : « Ne t’inquiète pas maman, Jésus m’aime comme je suis ». Ce petit garçon n’avait pas besoin d’être ce que les autres voulaient qu’il soit. Il pouvait simplement être ce qu’il est. Je réalise de plus en plus qu’aimer c’est accueillir l’autre tel qu’il est, l’accueillir avec un grand et profond respect parce qu’il est autre que moi, il est quelqu’un, il est un enfant de Dieu. Il a ses dons, sa vulnérabilité, sa beauté et bien sûr ses fragilités. Accueillir l’autre c’est alors le libérer pour qu’il puisse être lui-même.

Je suis attiré par la communication non-violente, j’aimerais mieux dire la communication profondément respectueuse. Cette communication c’est s’approcher de l’autre et l’écouter, non pour montrer une supériorité, que l’on sait plus que lui, que l’on a raison et que lui a tort, mais pour entrer en communion avec lui. La communion n’est pas la fusion qui « mange » l’autre, elle donne liberté et élève l’autre afin qu’il soit pleinement lui-même. Cette communication respectueuse se base sur l’humilité. Saint-Paul a écrit à la première communauté chrétienne en Europe à Philippe: « Considérez les autres supérieurs à vous ». J’aime beaucoup ces paroles du patriarche de Constantinople Athënagoras: « J’ai lutté avec moi-même pendant de longues années. C’était une guerre terrible. Maintenant je suis désarmé. Je suis désarmé du besoin d’avoir raison et de me justifier en disqualifiant les autres. Je ne suis plus sur la défensive retenant mes richesses.

Quand on est désarmé et dépossédé de soi, Si nous ouvrons nos coeurs au Dieu homme qui fait toute chose nouvelle, Alors Il enlève les blessures du passé et révèle un temps nouveau où tout est possible. »

J’aime ce texte mais si vite je tombe dans le besoin de me montrer supérieur ou de rabaisser l’autre. Il y a quelque temps je donnais à des assistants de première année des communautés de L’Arche une conférence sur la violence. Au moment des questions une assistante m’a dit avec un ton agressif: « Je ne suis pas d’accord avec toi ». Elle a alors expliqué comment elle voyait le pardon. En écoutant cette jeune femme je sentais monter en moi mes systèmes de défense et je lui ai dit : « Tu n’as pas compris ce que j’ai dit ». J’ai réalisé alors assez vite que j’étais en train de me défendre, comme si je disais: « Tu es fautive, tu n’as pas vraiment écouté ce que j’ai dit ». Si j’avais été plus respectueux d’elle et si j’avais voulu la rencontrer vraiment dans un esprit de communion j’aurais dit « peut-être je me suis mal exprimé ». C’est bien là la communication respectueuse. J’ai encore du travail à faire sur moi-même pour ne pas dominer mais pour être en communion. Être ni un hérisson, ni un paillasson! Ni écraser, ni se laisser écraser par l’autre. Être vrai. Chercher à voir en l’autre une personne importante qui a peut-être ses propres difficultés relationnelles. Réagir avec respect et amour pour faire descendre un peu les murs de protection chez l’autre en essayant de descendre mes propres murs. Voir tout ce qui est positif et beau dans l’autre avant de voir ce qui peut être négatif. Cela n’empêche pas que nous sommes tous appelés à être prophètes et parfois à dire des choses qui dérangent les autres afin que nous soyons en vérité les uns envers les autres. C’est ainsi que nous pouvions créer un chemin de paix.

Je crois que Dieu s’est fait petit pour que nous n’ayons pas peur de lui, ni besoin de lui montrer comment nous sommes des gens bien. Le Dieu qui se fait petit m’appelle moi-même à être pauvre et petit. Le Dieu qui vient pour nous accueillir a besoin que nous l’accueillons dans ceux et celles qui sont pauvres.

J’aime cette prière adressée à Dieu, chantée par Tagore:

C’est ici ton tabouret;

Ici tes pieds reposent

Où vit le très pauvre, l’infirme et le perdu.

Si je tente de m’incliner vers toi, ma révérence ne parvient

pas à cette profondeur où se reposent tes pieds

parmi le très pauvre, l’infirme et le perdu.

Où ne hante jamais l’orgueil,

là tu marches dans la livrée de l’humble,

Parmi le très pauvre, l’infirme et le perdu.

Mon coeur jamais ne trouvera sa route vers où tu tiens compagnie à ceux qui sont sans compagnon,

parmi le très pauvre, l’infirme et le perdu.

Aimer les autres c’est les accueillir comme ils sont afin qu’ils puissent accueillir d’autres comme ils sont. N’estce pas là Noël. Et tous les jours c’est Noël. Tous les jours c’est pour manifester l’amour à travers des petits gestes.

Changer le monde, un coeur a à la fois. Accueillir Dieu comme un enfant pour devenir un enfant. Oui, j’ai encore du travail à faire sur moi-même, j’ai encore beaucoup besoin de la grâce de Dieu pour devenir vraiment comme un enfant.

Depuis ma dernière lettre, il y a eu les trois merveilleux jours de l’Office Chrétien des personnes avec un handicap (fondé par Marie-Hélène Mathieu en 1962 pour être source de vie et d’espérance pour les personnes avec un handicap et leurs familles). Les trois jours à Paris étaient pour révéler comment la vie peut jaillir de la fragilité, et comme l’espérance peut surgir de l’intérieur des souffrances. Trois jours de réflexion et de célébration.

les trois jours de l’Office Chrétien des personnes avec un handicap © OCH

Dernièrement, j’ai donné une retraite (un Katimavic) à Agen dans le sud-ouest de la France. Nous étions 150 personnes jeunes et moins jeunes, la plupart sont venus de nos communautés du Sud-Ouest, de Cognac, de la Merci, des Sapins, de la Rebellerie, d’Agen et de Foi et Lumière. Il y avait aussi des représentants des communautés qui se préparent à Bordeaux, à Bayonne et à Toulouse.

C’était une fin de semaine de joie, de chants, de célébration, de prière et d’amitié. Le coeur de nos communautés c’est bien ces relations de coeur à coeur qui nous lient ensemble, les forts et les faibles, ce qui est faible dans les forts et ce qui est fort dans les faibles. Mon coeur rend une immense grâce pour ces communautés et pour ma vie au milieu d’elles. Oui, je me sens un homme heureux dans ma communauté de L’Arche à Trosly et tout ce que je voudrais c’est d’aider à ce que d’autres puissent être heureux. L’Arche dans ses structures est en train d’évoluer mais le coeur de L’Arche demeure le même. Il est dans l’amour que nous avons les uns pour les autres. Je rends grâce pour Jean-Christophe et Christine et pour tous ceux et celles qui portent des responsabilités, pour la sagesse avec laquelle ils conduisent ce grand « voilier ». La semaine dernière, il y avait une retraite à la Ferme de Trosly pour des hommes et des femmes de Paris qui n’ont pas de domicile fixe et vivent dans la rue. Ils étaient accompagnés par quelques personnes qui oeuvrent dans des associations en faveur de ces personnes. C’était si bon d’être ensemble: le dernier jour tous ensemble nous nous sommes lavés les pieds les uns les autres. Comme il faisait très froid une telle retraite au chaud était bien appréciée. Quelles joie pour nous de les accueillir! Merci à chacun de vous qui m’a écrit. Excusez-moi pour cette lettre circulaire. Elle voudrait dire à chacun ma joie d’être en communion avec vous durant cette nouvelle année et avec le Dieu qui se fait petit pour que nous n’ayons pas peur de lui et que nous poussions accueillir son amour.

Je vous embrasse,

Jean

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